Ils avaient le choix entre rester chez eux ou faire du pure player, le temps de connaître leur sort. Pour la plupart, les reporters de l’édition du Cher de La Nouvelle République ont opté pour la seconde solution, un départ la tête haute avant la fermeture définitive de leur édition fin octobre, trois semaines après l’arrêt de la version papier.
A la fin, quelques-uns ont bien voulu dresser le bilan avec moi : Johan Guillermin, Agnès Aurousseau, deux localiers de Bourges, et deux “sportifs”, Jean-Marc Duret et Annaïck Mainguy. Des journalistes qui n’avaient travaillé jusqu’à présent que sur le print, tout ayant été fait pour qu’ils ne mettent pas le nez dans le web : leurs papiers étaient mis automatiquement en ligne dans la nuit, sans mise à jour possible dans la journée et ils ne produisaient pas de contenus multimédias. Ils avaient déjà touché un peu à Internet, grâce à une DIF sur l’écriture web, et ils avaient goûté épisodiquement aux joies de la réactivité lors des deux éditions précédentes du Printemps de Bourges.
“Nous l’avons pris comme un défi, nous voulions montrer à la direction qu’on était capable de le faire”, m’ont-ils expliqué. Défi relevé, avec un enthousiasme qui contraste avec la pauvreté des moyens.
Leur “formation” a duré quelques heures, une personne venue de Tours leur a montré les secrets du CMS, comment faire un diaporama, une vidéo… Pas de caméra, ils ont utilisé… leur appareil photo, du bricolage”, s’amuse Johan.
“On s’est pris au jeu”, “c’était très sympa, même si on avait peu de moyens”, “nous étions dans l’état d’esprit de pionniers”…, c’est pas moi qui le dit, c’est eux… Cette expérience leur a aussi permis d’oublier un temps les soucis liés à l’incertitude sur leur avenir.
Pour être honnête, l’équipe se sentait également “en récréation”, choisissant les sujets qui se prêtaient au multimédia (pas d’institutionnel, ce qui n’est pas un mal…), sans pression. Une tout autre ambiance que le Printemps de Bourges où il leur fallait rédiger leur compte-rendu dans la foulée. Pour qui n’a pas vécu professionnellement le festival, entre alcool fête et travail, cela peut paraître étrange de trouver l’exercice ardu…
Ils ont aussi créé un compte Twitter. En plus de s’en servir comme teaser et fil RSS, l’outil a été utilisé pour live-blogguer le conseil municipal du vendredi 23 octobre, leur chant du cygne, cygne qui a chanté un scoop en direct, des découvertes archéologiques sur le chantier d’Avaricum…

Pragmatique -et elle a bien raison en ces temps de disette-, Annaïck y a vu aussi une “aubaine, un plus sur le CV”. Pan dans le bec de ceux qui s’accrochent à l’âge d’or des CDI sur un plateau.
Un entrain général dont feraient bien de s’inspirer ceux qui se drapent dans leurs oripeaux de journaliste de presse écrite et ressortent l’antienne du “je ne suis pas un informaticien, la technique c’est pas mon truc, je ne suis pas formé pour ça”. Ils font preuve autant d’orgueil -sauf à posséder une plume vraiment exceptionnelle- que de méconnaissance sur le sujet. Aujourd’hui, les outils sont faciles à utiliser. Surtout, la technique est une chance pour offrir un traitement de l’information locale plus pertinent. Ben oui, un comice agricole, avec une vidéo et un diaporama sonore comportant des photos ad libidum, rend infiniment mieux compte de l’événement qu’une page photos, toute quadri soit-elle. [1] Et tout cela est, d’un point de vue professionnel, terriblement excitant.
Conclusion logique de Johan : “J’aurais bien poursuivi”. Mais la parenthèse numérique est finie, c’est le retour “à une réalité plus cruelle”, pour reprendre les termes de Jean-Marc. La réalité d’un groupe qui a certes décidé de booster le multimédia l’année prochaine, avec une évolution du site prévue et des troupes formées au multimédia mais pour une pratique dans quelles conditions ? “Cela va se faire en low cost”, prédit Johan. “Nous avons expérimenté dans des conditions idéales, est-ce qu’on sera capable de tout bien faire en conditions réelles ?, s’inquiète Agnès. Sur certains points, je suis limitée.”
Le low cost n’est certainement pas la meilleure solution pour proposer une réelle plus-value qui permettrait d’envisager une monétisation sous la forme premium/freemium, appli Iphone… En revanche, c’est un sûr moyen de ne pas donner le goût du web aux rédactions.
Quoi qu’il en soit, ces journalistes ont montré qu’ils avaient envie de muter et qu’ils en étaient capables. Ou plutôt qu’ils en étaient capables parce qu’ils en avaient envie. Toute cette histoire d’évolution relève pour moi surtout d’une question d’envie, qui naît d’une bonne compréhension du sens de l’histoire des médias d’information.
La balle est donc maintenant dans le camp de la direction… Et si elle ne l’attrape pas, sont-ils tentés par l’aventure du pure player ? “Le marché n’est pas encore assez mûr, estime Johan, web et papier sont encore complémentaires.” Si les chiffres semblent plutôt lui donner raison pour l’heure, la situation pourrait évoluer dans un futur proche.
[1] L’exemple du comice agricole pourra sembler étonnant mais dans nos régions, ce sont des fêtes très populaires, qui font la une du journal.

Quatre mutants contents : Jean-Marc Duret, Johan Guillermin, Agnès Aurousseau et Annaïck Mainguy

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